17 avril 2026

Affaire Grégory: La malédiction s'acharne-t-elle sur les familles criminogènes ? (1/2)

La vengeance de Clytemnestre sur Agamemnon à Mycènes (Argos à l'Âge du Bronze)
au 13e siècle av. JC, rapportée par Homère au 8ème siècle av. JC

C'est, ma foi, une question qui continue de hanter notre civilisation au moins depuis l'Antiquité à commencer par ses nombreux récits dits mythologiques, mais qui forcément ont tous une part de vérité plus ou moins arrangée et mystifiée et pour lesquels on n'osait donner trop de précisions par crainte d'être honni, mais dont le devoir de mémoire par l'entremise de la tradition orale, puis des livres  devait se perpétuer malgré tout, telle une mise en garde adressée aux générations futures afin de les instruire et les dissuader de ne pas répéter les fautes de leurs ancêtres. Dans des articles précédents, j'ai évoqué le cas d'Oedipe (lire l'article: Plaidoyer pour une réhabilitation tardive, mais incontestable) et celui de Médée (lire l'article: Le syndrome d'aliénation parentale). Mais, on peut rechercher d'autres cas mémorables et comparables qui mettent en scène la malédiction familiale et les conflits moraux dévastateurs que celle-ci engendre. Ainsi, dans l'Orestie d'Eschyle, Agamemnon, chef des armées grecques qui s'apprête à partir pour la guerre de Troie sacrifie pour ses ambitions militaires sa fille Iphigénie en l'immolant, provoquant la colère vengeresse de sa "chère" épouse Clytemnestre. Cette dernière attendra que son conjoint infanticidaire se retrouve seul et sans défense dans son bain pour assouvir sa vengeance et le mutiler à mort au moyen d'une arme blanche. De nos jours, la vengeance ou le désir de rendre sa propre justice n'a pas disparu, loin s'en faut, en dépit du fait qu'il existe des institutions judiciaires dites démocratiques et prétendument indépendantes et impartiales. Car, il subsiste des crimes révélés ou enfouis, le plus souvent résultant de complot ou machination aussi ourdi qu'inattendu, et contre lesquels la justice des hommes ne peut rien ou presque.



C'est le cas de l'affaire Grégory qui depuis plus de quarante ans de chroniques criminelles s'avère être aujourd'hui, non plus une énigme, mais davantage un drame antique avec cette mise à mort préméditée d'un gamin de quatre ans (mains attachées dans le dos et corps noyé dans une rivière), la revendication écrite d'un corbeau arguant d'une prétendue vengeance contre les parents de l'enfant et laissant augurer l'existence d'un véritable complot familial criminel, des jalousies et des rivalités recuites savamment entretenues par des proches qui n'ont à partager en commun et sous cape que la haine de l'autre et surtout le respect absolu d'une conduite tribale qu'aucun d'eux ne s'avise d'enfreindre: l'omerta ou la loi du silence si chère aux clans mafieux. Pour autant, y aurait-il un point départ, tel un péché originel, à toute cette méchanceté gratuite et malédiction qui tenaillent depuis tant de décades les familles Villemin, Jacob, Laroche et Bolle ? Après l'assassinat du petit Grégory, on est ainsi stupéfait de découvrir que le grand-père de Jean-Marie Villemin (père de Grégory), prénommé Gaston, a eu trois enfants avec son épouse légitime, une certaine Jeanne-Marie Hollard, qui fut condamnée à trois ans de prison par la Cour d'appel de Nancy en 1931 pour s'être rendue coupable d'infanticide après avoir battu à mort son fils aîné Étienne, soit le frère d'Albert (père de Jean-Marie). Puis, lorsque la Seconde guerre mondiale éclate, Gaston est mobilisé, puis emprisonné comme militaire par le IIIème Reich. Lorsqu'il est libéré en 1942, il découvre que son épouse et la mère de ses enfants l'a quitté pour un soldat allemand. Profondément affecté par cet abandon qui s'ajoutait à la tragédie ayant frappé son fils Étienne dix ans plus tôt, il met fin à ses jours en se pendant. À la suite d'événements aussi dramatiques qu'on est en droit d'imputer à une mère infanticidaire, de surcroît adultère sous L'Occupation et directement responsable du suicide du père de ses enfants, on peut sans difficulté s'imaginer le fardeau psychologique et émotionnel qu'un tel vécu a fait peser sur le développement de la descendance et le reste de son existence.

C'est là qu'intervient ce que les sciences psychosociales appellent la répétition transgénérationnelle et l'allégeance familiale qui si elles agissent de manière inconscientes n'en sont pas moins réelles. Prisonnier d'un récit familial traumatique, l'enfant se lie par loyauté à ses parents directs ou celui qui en a la garde. Pour ne pas les trahir ou se sentir coupable d'être mieux qu'eux, il reproduit les mêmes schémas comportementaux, ne sachant pas éviter ou se détourner des mêmes erreurs commises par ses géniteurs. On retrouve ce phénomène dans le cas des filles-mères, des femmes battues, des hommes victimes du syndrome d'aliénation parentale, des individus qui tombent constamment en faillite, etc. sans qu'il soit nécessaire d'évoquer tous les problèmes liés aux addictions de toute nature, de même qu'aux découvertes récentes faites en matière d'épigénétique qui, selon l'entourage et le mode de vie, est susceptible d'exprimer des gènes à l'état latent, mais délétères. Dans le cas Villemin et sous l'emprise d'une grand-mère toxique, on peut imaginer que la vie d'Albert et de sa descendance n'ont pas été une sinécure et que son alliance avec le clan Jacob par l'entremise de son épouse pût être une répétition inconsciente des erreurs passées, tout en gardant la conviction que son choix fût le bon car il rencontrait assurément l'assentiment de sa propre mère "crimino-gène". C'est ce que les psychanalystes appellent aussi le syndrome du "fantôme et de la crypte" qui garantit que les malédictions se poursuivent sur plusieurs générations parce qu'elles emmènent avec elles un bouclier redoutable qui est la force ravageuse du secret dit familial, aussi abominable soit-il, et qu'aucun proche impliqué dans un complot ou dans la confidence n'a le courage de briser. Pourtant, au début de l'instruction sur l'affaire Grégory, le premier juge Jean-Michel Lambert (qu'on retrouve également pendu dans son bureau en 2017 après que l'affaire a été relancée par de nouvelles pistes) avait eu l'opportunité de recueillir en 1984 le témoignage capital de Muriel Bolle qui prouvait que Grégory avait été effectivement enlevé quelques minutes avant sa mort par son beau-frère Bernard Laroche. Plutôt que de prendre des mesures de protection à l'égard de Muriel, le juge l'avait laissée rentrer au sein du clan familial Laroche, n'imaginant pas à quel point ledit assassinat pouvait relever d'un complot familial particulièrement sordide et démoniaque. Âgée de quinze ans à l'époque et sous pression de ses proches, Muriel Bolle avait fini pas révéler le contenu exact de sa déposition devant le juge. Il n'en fallut pas plus pour que l'adolescente fût exposée au risque d'une rouste monumentale infligée par ses proches si elle ne rétractait pas immédiatement ses déclarations spontanées faites devant la justice, ce qu'elle fit finalement par loyauté envers son clan, mais non sans une certaine lâcheté au détriment de la vérité. Car, ledit témoignage aurait pu faire aboutir rapidement l'enquête et renvoyer tous les auteurs devant une Cour d'assise. Au lieu de cela, après avoir gâché cet acte d'instruction déterminant, il a fallu que la Justice française, sous pression des médias, en vint à se compromette lamentablement en accusant injustement Christine Villemin d'infanticide, précipitant son mari Jean-Marie dans le plus profond désarroi au point qu'il n'eut d'autre choix que de faire acte de justice propre en abattant d'un coup de fusil le principal suspect de l'époque, soit son cousin Bernard Laroche. Et jamais ce couple n'aurait pu survivre à de telles épreuves s'il n'avait su construire en son sein un amour indéfectible qui, plus que leur confort matériel ou leur rang social, devait susciter dès l'origine la convoitise morbide d'un entourage familial pétri de passions misérables et destructrices.

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