Savez-vous qu'au moment de la conception d'un embryon, la première cellule qui se crée après la rencontre du spermatozoïde avec son ovule est celle d'une cellule cardiaque ? C'est elle qui permet à la vie de prospérer, tout comme c'est elle qui par le phénomène d'apoptose ou de mort des cellules signe le vieillissement de l'individu et son déclin plus ou moins lent ou rapide selon les traitements que nous autres médecins décidons d'administrer à nos patients. Élevé par un père plombier, je me suis destiné à la cardiologie car j'ai toujours pensé que le système cardio-vasculaire d'un individu et ses maladies pouvaient s'apparenter à des problèmes de plomberie qui se bouche et se débouche selon les circonstances, l'état de santé de l'individu, son hygiène de vie et les moyens chirurgicaux qui permettent d'intervenir sur les vaisseaux sanguins, à la différence toutefois que leurs conduits ne sont pas fait de plomb, mais de cellules vivantes qui par définition supportent mal tout contact avec des corps étrangers qu'on implante comme ces stents métalliques qui sont censés débouchés les artères, coronaires ou vaisseaux de toute sorte pour permettre au sang de continuer à circuler et apporter les nutriments et l'oxygène nécessaires aux organes. C'est ainsi que je ne suis spécialisé dans le domaine de la cardiologie interventionnelle, un domaine toujours plus lucratif dès lors que l'augmentation moyenne de l'espérance de vie accroît toujours plus les risques d'athérosclérose qui, pour faire simple, équivaut à la maladie de la tuyauterie bouchée qui forcément par l'effet du temps et de l'usure devient inéluctable pour chaque spécimen. Néanmoins, ce processus morbide peut s'avérer plus ou moins rapide selon les individus, leur génétique et leur hygiène de vie, pas seulement physique, mais également familiale ou sociale. En effet, j'aime à croire que le droit à vieillir en bonne santé et donc d'être soigné correctement, ou même continuer de vivre, n'a rien d'un droit acquis personnel. Contrairement aux idées reçues, il ne dépend pas du paiement régulier de vos primes d'assurance-maladie tout le long d'une vie (aussi chères fussent-elles), ni du bon accomplissement de votre devoir de citoyen qui se voudrait irréprochable (mais qui l'est vraiment ?), ni de valeur comme le courage, l'honnêteté, le travail et la persévérance qui à mon goût sont toutes relatives et n'ont pas à être récompensées. Non ! Le seul critère déterminant à mes yeux est celui de la réputation que s'est faite un patient auprès de ceux et celles qui le connaissent: ses proches, ses collègues ou toute personne prompte à diffamer et à laquelle je suis tenu par le secret médical, mais aussi par des avantages pécuniaires que la morale réprouve. Tel est mon adage: Primum non nocere, nisi corruptus, qui, inspiré d'Hippocrate, est le serment hypocrite du médecin qui, certes, ne doit jamais nuire, sauf à être corrompu. C'est là que réside mon vrai pouvoir, celui dont j'use et abuse, soit juger qui de mes patients je soigne ou je condamne. Et pour cette sentence de vie, de sévices physiques et psychologiques, ou de mort prématurée, je n'ai besoin de rendre de compte à personne, ni à la justice des hommes qui protège l'honorable citoyen que je suis, ni à Dieu que je n'ai nulle raison de craindre au vu de l'impunité que mes congénères, juges, magistrats et avocats, m'octroient et qui atteste au demeurant d'une totale impuissance supposée divine à m'empêcher d'agir comme bon me semble. À titre d'exemple, je me souviens du patient L. venu en consultation dans mon cabinet et qui souffrait de dyslipidémie (excès en cholestérol) pour la simple et bonne raison que son médecin traitant lui mentait sur ses résultats sanguins depuis des années et ne lui donnait pas la posologie adéquate en statines, à une époque par ailleurs pas si lointaine où les producteurs de l'émission 36,9 furent instrumentalisés par les lobbies de la cardiologie, comme en témoigne la diffusion de leur reportage intitulé "Cholestérol, un business qui rend malade" (lire l'article: Le reportage crassement infox du magazine médical 36,9 de la RTS). En tant que cardiologue, j'aurais dû rectifier cette faute à temps et éviter ainsi toutes complications futures. Mais, entre confrères, la règle tacite et opportune est de ne pas marcher sur les plates bandes de l'autre, toute autre considération liée à la prévention ou à l'économicité des coûts de la santé étant secondaire, parce que contraire à nos intérêts. Comme il faillait s'y attendre, l'état de santé de L. se dégrada au fil des ans. Si bien qu'un beau jour, il vint à mon cabinet en vue de procéder à des examens complémentaires. Je lui proposa de faire une coronarographie afin d'examiner par imagerie s'il existait des rétrécissements importants (sténoses) de ses artères coronaires. Comme il s'agissait d'un examen intrusif (perforation du poignet afin d'introduire une sonde au niveau du cœur), il me demanda si d'autres examens moins risqués existaient. Je l'invita à faire un scanner cardiaque qui ne put aboutir en raison d'une calcification précoce et importante de ses artères, ce qui rendait impossible la mise en évidence de sténose par injection du produit de contraste. L. se résolut finalement à accepter la angiographie proposée, mais refusa de donner son consentement à toute angioplastie ou pose de stent.




