16 octobre 2026

Cardialogues : Confession d'un malfaiteur agissant en bande organisée (2/2)


Savez-vous qu'au moment de la conception d'un embryon, la première cellule qui se crée après la rencontre du spermatozoïde avec son ovule est celle d'une cellule cardiaque ? C'est elle qui permet à la vie de prospérer, tout comme c'est elle qui par le phénomène d'apoptose ou de mort des cellules signe le vieillissement de l'individu et son déclin plus ou moins lent ou rapide selon les traitements que nous autres médecins décidons d'administrer à nos patients. Élevé par un père plombier, je me suis destiné à la cardiologie car j'ai toujours pensé que le système cardio-vasculaire d'un individu et ses maladies pouvaient s'apparenter à des problèmes de plomberie qui se bouche et se débouche selon les circonstances, l'état de santé de l'individu, son hygiène de vie et les moyens chirurgicaux qui permettent d'intervenir sur les vaisseaux sanguins, à la différence toutefois que leurs conduits ne sont pas fait de plomb, mais de cellules vivantes qui par définition supportent mal tout contact avec des corps étrangers qu'on implante comme ces stents métalliques qui sont censés débouchés les artères, coronaires ou vaisseaux de toute sorte pour permettre au sang de continuer à circuler et apporter les nutriments et l'oxygène nécessaires aux organes. C'est ainsi que je ne suis spécialisé dans le domaine de la cardiologie interventionnelle, un domaine toujours plus lucratif dès lors que l'augmentation moyenne de l'espérance de vie accroît toujours plus les risques d'athérosclérose qui, pour faire simple, équivaut à la maladie de la tuyauterie bouchée qui forcément par l'effet du temps et de l'usure devient inéluctable pour chaque spécimen. Néanmoins, ce processus morbide peut s'avérer plus ou moins rapide selon les individus, leur génétique et leur hygiène de vie, pas seulement physique, mais également familiale ou sociale. En effet, j'aime à croire que le droit à vieillir en bonne santé et donc d'être soigné correctement, ou même continuer de vivre, n'a rien d'un droit acquis personnel. Contrairement aux idées reçues, il ne dépend pas du paiement régulier de vos primes d'assurance-maladie tout le long d'une vie (aussi chères fussent-elles), ni du bon accomplissement de votre devoir de citoyen qui se voudrait irréprochable (mais qui l'est vraiment ?), ni de valeur comme le courage, l'honnêteté, le travail et la persévérance qui à mon goût sont toutes relatives et n'ont pas à être récompensées. Non ! Le seul critère déterminant à mes yeux est celui de la réputation que s'est faite un patient auprès de ceux et celles qui le connaissent: ses proches, ses collègues ou toute personne prompte à diffamer et à laquelle je suis tenu par le secret médical, mais aussi par des avantages pécuniaires que la morale réprouve. Tel est mon adage: Primum non nocere, nisi corruptus, qui, inspiré d'Hippocrate, est le serment hypocrite du médecin qui, certes, ne doit jamais nuire, sauf à être corrompu. C'est là que réside mon vrai pouvoir, celui dont j'use et abuse, soit juger qui de mes patients je soigne ou je condamne. Et pour cette sentence de vie, de sévices physiques et psychologiques, ou de mort prématurée, je n'ai besoin de rendre de compte à personne, ni à la justice des hommes qui protège l'honorable citoyen que je suis, ni à Dieu que je n'ai nulle raison de craindre au vu de l'impunité que mes congénères, juges, magistrats et avocats, m'octroient et qui atteste au demeurant d'une totale impuissance supposée divine à m'empêcher d'agir comme bon me semble. À titre d'exemple, je me souviens du patient L. venu en consultation dans mon cabinet et qui souffrait de dyslipidémie (excès en cholestérol) pour la simple et bonne raison que son médecin traitant lui mentait sur ses résultats sanguins depuis des années et ne lui donnait pas la posologie adéquate en statines, à une époque par ailleurs pas si lointaine où les producteurs de l'émission 36,9 furent instrumentalisés par les lobbies de la cardiologie, comme en témoigne la diffusion de leur reportage intitulé "Cholestérol, un business qui rend malade" (lire l'article: Le reportage crassement infox du magazine médical 36,9 de la RTS). En tant que cardiologue, j'aurais dû rectifier cette faute à temps et éviter ainsi toutes complications futures. Mais, entre confrères, la règle tacite et opportune est de ne pas marcher sur les plates bandes de l'autre, toute autre considération liée à la prévention ou à l'économicité des coûts de la santé étant secondaire, parce que contraire à nos intérêts. Comme il faillait s'y attendre, l'état de santé de L. se dégrada au fil des ans. Si bien qu'un beau jour, il vint à mon cabinet en vue de procéder à des examens complémentaires. Je lui proposa de faire une coronarographie afin d'examiner par imagerie s'il existait des rétrécissements importants (sténoses) de ses artères coronaires. Comme il s'agissait d'un examen intrusif (perforation du poignet afin d'introduire une sonde au niveau du cœur), il me demanda si d'autres examens moins risqués existaient. Je l'invita à faire un scanner cardiaque qui ne put aboutir en raison d'une calcification précoce et importante de ses artères, ce qui rendait impossible la mise en évidence de sténose par injection du produit de contraste. L. se résolut finalement à accepter la angiographie proposée, mais refusa de donner son consentement à toute angioplastie ou pose de stent.


C'est là qu'en parvenant à immobiliser son poignet, je lui adressa une formule aussi glaçante qu'intimidante témoignant de la réelle emprise que j'exerçais désormais sur sa santé et son destin: «C'est comme pour la mise à mort du taureau, si je veux faire ça proprement, vous ne devez plus bouger». Puis, prétextant un problème technique, j'abandonna L. sur le billard durant une quinzaine de minutes, avant de revenir pour lui poser un stent de 3,8 cm de long sur la coronaire gauche, sans lui montrer la moindre image de son cœur, car la sténose identifiée n'était pas assez importante, et donc sans requérir son consentement que je savais ne pas pouvoir obtenir. Ainsi, je me suis arrogé le droit de lui obstruer délibérément des branches importantes qui irriguaient le ventricule gauche. Je dois concéder que l'acte fut particulièrement odieux puisqu'il permettait d'obtenir à moyen terme et de façon pernicieuse les mêmes comorbidités qu'une crise cardiaque, à savoir une nécrose partielle du cœur avec toutes les complications qui en résulte en termes d'affaiblissement du muscle et de risques particulièrement élevés d'AVC et de thrombose. Un traitement alternatif et raisonnable aurait été de rehausser sa posologie en statines et de lui faire simplement prendre de l'aspirine. Hélas, L. semblait ne pas avoir conscience qu'il évoluait dans un entourage toxique à ses intérêts vitaux, instigué par un proche parent particulièrement aisé et vindicatif qui souhaitait le voir disparaître en échange d'offres qui, entre quatre yeux, ne se refusent pas. Vous auriez sans doute raison de me rappeler que les châtiments corporels et la peine de mort ont été abolis. Mais, l'art médical offre cette jouissance perverse de pourvoir tromper son patient, le maltraiter à son insu et l'observer le regard perdu jusqu'à ce qu'il comprenne que désormais la maladie et le spectre de la mort sont là et ne le lâcheront plus. Les bons samaritains s'en offusqueront. Je ne surprendrais personne en avouant que je n'en suis pas, sinon un imposteur à tendance sadique. Car, passé un certain âge, alors que vous pensiez avoir droit à une retraite paisible, c'est au médecin, tel un démiurge, de décider de votre sort selon les rumeurs qui viendront à ses oreilles et dont lui seul se fait juge de la bonne ou mauvaise foi, de leur authenticité ou caractère calomnieux. Mais, une fois la sentence exécutée, l'irrémédiable est commis et le bourreau doit s'assurer de disperser toute preuve compromettante de son forfait. C'est ainsi que j'ai fait disparaître sans difficulté toute l'imagerie de l'intervention, sans d'ailleurs que personne ne se scandalise au sein de l'établissement médical de cette destruction volontaire de titres juridiques ayant valeur de preuves.


Mais, je vous garde le meilleur pour la fin. Car, si le patient abusé venait à survivre et  se plaindre, il ne pourrait le faire qu'auprès d'expert apte à juger la nocivité de l'acte médical en cause, mais qui ne peut être qu'un confrères. Or, dans notre belle caste corporatiste, aucun confrère ne désavoue un autre confrère quelle que pût être la gravité des fautes commises, chacun devant se persuader en conscience qu'à toute faute supposée correspond forcément une juste rétribution infligée au patient "malchanceux". C'est la règle de l'omerta, la loi du silence, celle qui caractérise si bien d'ailleurs le fonctionnement des organisations mafieuses, contrairement au «blaming/shaming» des corporations anglo-saxonnes. Ainsi, le patient abusé n'est jamais reconnu comme une victime de maltraitance médicale, mais tout au plus d'erreur médicale. S'il survit, il se verra confronter à l'indifférence, voire au dédain d'autres confrères qui le toléreront en vue de traiter tant bien que mal la dégradation de son état de santé dont je suis, à vrai dire, le seul responsable. Mais, jamais ils ne prendront fait et cause pour la victime au risque de se voir ostraciser par leurs pairs. Et s'il venait à la victime de réclamer justice, elle s'exposerait dangereusement à des mesures de rétorsion, comme par exemple le refus de prescrire des examens ou autres ordonnances de médicaments, à moins qu'il ne s'agisse en désespoir de cause d'obtenir une dose de pentobarbital de sodium pour permettre à la victime de mettre fin à ses jours et que personnellement je ne refuse jamais dès lors que le suicide à l'immense avantage en la circonstance de mettre un terme définitif à toute poursuite éventuelle en justice. C'est ainsi que dans notre belle démocratie règne une impunité pénale totale qui n'hésite pas à porter outrage aux lois et à la Constitution afin que des malfaiteurs comme moi ne soient jamais inquiétés, tout comme mes loyaux confrères  qui ne cessent de couvrir nos fautes et omissions coupables, faisant en sorte que la prospérité de notre corporatisme soit assurée auprès d'une patientèle totalement captive qui n'a d'autre choix que de se saigner aux quatre veines pour s'offrir nos prestations qui, si elles ne sont pas toujours bienveillantes, sont aussi et surtout comme étant les plus chères au monde, sans d'ailleurs que l'espérance de vie moyenne de vieillir en bonne santé ne s'accroisse. Bien au contraire. Car, ce règne de l'impunité généralisée fait entrer subrepticement notre système de santé dans un cercle vicieux où les sérial malfaiteurs et leurs abus se multiplient fatalement puisque tous les garde-fous inhérents à la défense des droits des patients sont bafoués par notre cupidité systémique, nos ententes illicites, la violation du secret médical, l'omerta et l'indifférence des tribunaux, voire leur complicité passive, pour l'immunité quasi totale qu'ils nous garantissent. Car, rien n'est fait pour réfréner notre voracité endémique et reconnaître les patients abusés, peu importe au fond l'absence de consentement, la destruction de dossiers médicaux compromettants, la gravité des lésions corporelles commises ou les décès prétendument malencontreux, l'essentiel étant qu'ils ne puissent jamais bénéficier d'une quelconque reconnaissance en tant que victime, comme celle accordée par exemple aux abus sexuels qui, sur le plan comparatif de la stricte souffrance humaine, sont loin d'être les pires. Allez, maintenant que ma confession est achevée, (un homme averti en vaut deux), absolvez mon âme perverse et corrompue qui, plutôt que de s'être vouée à soigner et guérir son prochain, se repaît des souffrances, malheurs et morts prématurés infligés en ayant parfaitement conscience, non sans une certaine délectation, d'avoir violé plus qu'à mon tour mon serment ! Et, vous deviendrez alors l'être perfide et vicieux que j'ai toujours été.

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