26 juin 2026

Jean Ziegler: Le combat d'une vie contre l'argent des criminels


Ayant donné sa dernière révérence, Jean Ziegler a été inhumé le 18 juin dernier après une cérémonie célébrée à la cathédrale Saint-Pierre de Genève devant un aéropage d'hommes et de femmes politiques de tout horizon et des travées remplies de citoyens suisses et genevois qui lui devaient une forme de panthéonisation selon la formule consacrée "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante", lui qui s'attendait plutôt à reposer sobrement au cimetière de Russin alors que le cortège funéraire s'est finalement rendu à celui des Rois en Ville de Genève pour y reposer en paix. Mais, cette reconnaissance post mortem fut tardive pour un personnage politique qui, dès les années quatre-vingts, fut considéré comme un traitre à la patrie par ses opposants politiques et notamment par la place financière suisse pour avoir dénoncé avec courage et précisions dans son livre "La Suisse lave plus blanc" le mécanisme pernicieux par lequel les banques suisses, sous couvert du secret bancaire, accueillaient l'argent sale des cartels de la drogue (Medelin), des dictateurs de tout poil (Mobutu, Marcos) et comptaient au sein de sa clientèle des organisations mafieuses. En effet, si l'essor économique des banques fut resplendissant, l'application stricte du secret bancaire entravait les autorités pénales dans la poursuite d'auteurs et d'organisations criminelles commettant notamment des actes de corruption, de prévarication (gestion déloyale d'intérêts publics) et de trafic de stupéfiants. Grâce à ses ouvrages, Jean Ziegler popularisa l'expression "blanchiment d'argent" auprès du grand public et mit en exergue la complicité du système financier comme générateur de misère dans les pays dits du tiers monde, dès lors que l'argent détourné par les potentats ne pouvait servir à financer les besoins sociaux tels les écoles, les hôpitaux et les infrastructures agricoles si indispensables à l'éradication de la famine par exemple. Devenu l'homme à abattre pour la place financière et la bourgeoisie de son pays, Jean Ziegler essuya une pluie de procès. Se croyant protégé par son immunité parlementaire de député, le Parlement fédéral la lui retira afin qu'il fût jugé pour diffamation par ses différents détracteurs, ce qui causa sa ruine financière et l'obligea à s'acquitter de plusieurs centaines de milliers de francs en dommages et intérêts. C'est finalement grâce aux pressions internationales de l'UE et des États-Unis que Jean Ziegler obtint par la suite une forme de réhabilitation morale de la part de son pays qui s'est vu forcé et contraint de démanteler peu à peu son secret bancaire, d'adopter des lois sévères contre le blanchiment d'argent et d'accepter l'échange automatique d'informations avec d'autres autorités fiscales, freinant en partie l'évasion fiscale à laquelle la Suisse participait grandement. Si Jean Ziegler contribua à rendre le système financier un peu moins opaque qu'il ne l'était à son origine, pour autant la criminalité économique, loin d'avoir disparu, a aujourd'hui pris d'autres formes plus complexes. Elles sont juridiques comme la création de trust ou le transit par des paradis fiscaux (juridictions offshore) où les véritables ayants droits économiques bénéficient de la protection complaisante du secret de certaines professions qualifiées d'intermédiaires tels les avocats d'affaires, les notaires et les fiduciaires. Elles sont aussi de plus en plus numériques comme les cryptomonnaies qui se chargent d'effacer toute traçabilité de l'origine des fonds, ou encore le mécanisme du smurfing ou schtroumpfage qui à l'aide de robots et d'algorithmes fournis par l'IA permettent de fractionner des fonds criminels en d'innombrables micro-transactions indétectables par les services de compliance. Enfin, toutes ces techniques de blanchiment peuvent se combiner entre elles en pratiquant ce qu'on appelle aujourd'hui le Trade-Based Money Laundering ou TBML qui consiste en apparence à créer une activité commerciale entre deux pays, mais dont les termes de l'échange sont faussés dans le seul but de rendre les transactions financières inodores alors que l'origine des fonds reste criminelle. Rappelons que Jean Ziegler, outre sa chaire de sociologie, fut à sa manière un grand idéologue (peut-être même le dernier) de la guerre froide à laquelle s'étaient livrés le communisme et le capitalisme depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à la chute du Mur de Berlin! À tel point qu'il ne pouvait s'en départir et parfois lui fit perdre sa lucidité, notamment lorsqu'il crut bon de fréquenter l'ancien Chef d'État libyen Mouammar Kadhafi, commanditaire d'attentats terroristes, ou encore cette foi inébranlable qu'il avait en la révolution bolivarienne vécue à Cuba depuis la prise de pouvoir en 1959 par Fidel Castro et Ernesto Che Guevara et dont il témoigne fièrement dans le documentaire ci-dessus que la RTS lui consacra en 2016. On sait ce qu'il en reste aujourd'hui à l'échelon mondial: un capitalisme omnipotent auquel s'est même rallié le parti communiste chinois et que l'on souhaite le moins corrompu et cynique possibles pour la vie de l'espèce, voire sa survie.

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